Maroc – Lettres : Oujda affiche son « ambition maghrébine et africaine »

EDUCATION POUR LA PAIX

Un article par Bios Diallo pour Le Point

C’est autour du thème « Réinventer l’universel » que la capitale régionale de l’Orient marocain a abrité du 18 au 21 octobre 2018 la 2e édition du salon maghrébin du livre. Une manifestation pleine de profondeur.


Frontalière avec l’Algérie et porte d’entrée au Maroc, Oujda est une ville aux multiples brassages. Ce qui fait dire au ministre de la Culture et de la Communication, Mohamed Al Aaraj, que le salon Lettres du Maghreb ressemble à la ville qui l’accueille : un creuset de cultures spirituelles et intellectuelles. D’ailleurs, Oujda a été désignée, en 2018, « capitale de la culture arabe » !

Plus de 300 écrivains et éditeurs étaient présents. Et au-delà des auteurs venus du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Mauritanie, de la Libye, de l’Égypte, du Soudan, cette édition a accueilli également des écrivains et poètes du Liban, de la Palestine, de la Syrie, de l’Iran, de l’Amérique latine et d’Europe. L’Afrique subsaharienne aussi était présente à travers la Côte d’Ivoire, pays invité d’honneur. Le président du salon, Mohamed Mbarki, a parlé d’une « ambition maghrébine et africaine » à construire à travers les lettres.

Vers l’universalité


Reste à savoir comment promouvoir et conduire les littératures maghrébines vers l’universalité. L’écrivain Jalal El Hakmaoui, par ailleurs commissaire du salon, précise : « Il ne s’agit pas de créer l’universalité, mais de la remettre en perspective à partir des contributions de penseurs. » Transcender alors les déchirures du monde et les particularismes porteurs d’idéologies de haine, pour tendre vers un monde ouvert et respectueux de l’autre. Avec « Réinventer l’universel », les intervenants invitent à la prééminence des idées positives sur les discours qui instrumentalisent la peur.

Le public a eu l’embarras du choix sur les thématiques. Les salles étaient littéralement envahies par les assoiffés du savoir et des débats. Le sujet « Islam et modernité » catalyse bien des passions dans un Maghreb au cœur des mutations. En effet, entre les radicalisations et les violences, des éclairages s’imposent. Et si l’islam, en tant que foi personnelle, n’est pas réfractaire à la modernité, le regard extérieur porté sur lui est aujourd’hui biaisé. « Non, l’islam n’est pas violent, s’insurge l’éditeur et traducteur algérien Sakhr Benhassine. Et pour cause, si on enquête après un acte perpétré, on découvre les limites et religieuses et humaines des personnes à la source du répréhensible acte. C’est donc pour d’autres mobiles que l’ignoble est commis, et non l’islam. » À la table ronde « Soufisme et la culture de la paix », le rappeur, slameur et écrivain Abd al Malik abonde dans le même sens : « Il est de notre devoir d’éclairer les personnes qui n’ont pas vraiment accès au Livre, soutient-il. Depuis que je m’intéresse au soufisme, que je parcours le monde des textes d’origine, je découvre et la force et l’esprit de paix contenus dans les écritures sacrées. Il faut croire simplement que les gens sont mal informés. »

(Voir suite sur colonne de droite.)

(cliquez ici pour une traduction anglaise.

Question pour cet article:

What is the relation between peace and education?

(. . suite)

Des thèmes qui interpellent l’actualité


« Le Maghreb vu d’ailleurs » et « Être migrant aujourd’hui » se recoupent par le fait du départ et du retour, du regard de l’autre et de soi-même. Le Maghreb, lui-même terre de confluences, connaît aujourd’hui de nombreuses traversées vers l’Europe. Tout comme il connaît une saignée de sa propre jeunesse en quête d’horizons meilleurs vers l’Europe, le Canada et les États-Unis. Mais à cause, entre autres, d’attentats et violences souvent commis par des individualités se réclamant de l’islam, migrants et non-migrants se retrouvent stigmatisés. « Pour autant, dit Fodé Sylla, grand activiste des années 2000 en France et modérateur de l’une des rencontres, il ne faudra pas céder à la peur de l’autre. Ni le musulman ni la migration ne portent des gènes de violence. La culture de la violence leur est imposée malhonnêtement. » « Nous devons éviter les jugements et identités figées », renchérit la romancière marocaine Naïma Lahbil Tagemouati.

L’imaginaire des langues, la création, le rêve d’ailleurs, l’édition et la circulation du livre ne seront pas en reste. Et si la littérature maghrébine repose sur de brillantes plumes, force est de reconnaître que celles-ci évoluent ailleurs. Un ailleurs plus attractif, mais bien au détriment de terres déshéritées. C’est ce que veut corriger ce salon, disent les organisateurs. Le Wali de la région, féru de lectures, interroge : « Serons-nous toujours condamnés à voir célébrer ailleurs nos auteurs ? » Mouaad Jamai refuse d’abdiquer : « Que ne sommes-nous capables de valoriser ici au Maghreb ! Oujda est un cadre propice. Nous pouvons ici exprimer haut et fort une volonté commune de faire exister une édition maghrébine cohérente et solidaire à l’échelle de la sous-région autour de nos auteurs et éditeurs. »

La jonction de deux mondes


Maghreb et Afrique subsaharienne partagent le même dilemme. « Notre littérature reste toujours à la remorque, regrette le poète ivoirien Henry Nkoumo. Produite ailleurs, peu diffusée et encouragée chez nous, elle ne peut faire autrement. Mais il est temps que nous soyons capables de produire par nous-mêmes, et permettre à nos scolaires et lecteurs d’avoir accès comme il se doit à nos productions ! » C’est sans doute pour cela que le salon maghrébin du livre accorde la part belle à la jeunesse (ateliers d’écriture, de BD, de nouvelles et d’images avec des écrivains et illustrateurs) et aux éditions locales.

Et la construction nécessaire des ponts. « Désigner, à chaque édition un pays du Sud comme invité d’honneur, dit Abdelkader Retnani, président de l’Union professionnelle des éditeurs du Maroc et une des chevilles ouvrières de l’événement, participe de la volonté du royaume de marquer son ancrage africain. » Pour cette seconde édition, la Côte d’Ivoire succède au Sénégal. Maurice Kouakou Bandaman, ministre de la Culture et de la Francophonie de la Côte d’Ivoire, y voit un signe réconfortant : « En faisant du salon maghrébin du livre d’Oujda une porte fédératrice grandement ouverte sur le monde, les organisateurs donnent au Maroc de belles couleurs et témoignent des espoirs attendus de notre industrie du livre. »

Les visiteurs sont repartis les bras chargés de livres, avec des idées à mûrir avant avec 2019 !